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Abolition esclavage Ile Maurice

Abolition de l’esclavage: John Jeremie, le briseur de chaînes

 

L'arrivée du célèbre abolitionniste anglais John Jeremie à Maurice, en 1832, a bouleversé la société coloniale de l'époque. Retour sur ces événements historiques, en marge des célébrations du 183e anniversaire de l’abolition de l’esclavage.

Nous sommes le 2 juin 1832. Un vaisseau, le Ganges, approche doucement vers la rade de Port-Louis. A son bord, un homme est sur le point de d'être officiellement nommé nouveau procureur et avocat général de l'île Maurice. Du moins le croit-il… Le comité d’accueil qui l’attend sur les quais est en effet loin d'être amical.

John Jeremie, l’homme en question, était déjà connu par les colons mauriciens d’origine française avant son arrivée. Préalablement en poste à Sainte Lucie, l’homme de loi y avait été effaré par les horreurs de l’esclavagisme, et s'était fait un nom par la suite à Londres en publiant plusieurs écrits abolitionnistes. Il était désormais reconnu comme l’un des principaux champions de la cause des esclaves au Royaume-Uni.

Abolition esclavage Ile Maurice

Adrien d'Epinay

Depuis quelques années, de nouvelles lois sur l’esclavagisme avaient été approuvées par le gouvernement de Sa Majesté, telles que l’abolition de la Traite des Noirs, l’interdiction pour les membres de la magistrature de posséder des esclaves, ou encore certains règlements visant à améliorer le traitement des travailleurs des plantations. Pour la société coloniale blanche mauricienne, ces nouvelles lois constituaient une menace directe envers leur mode de vie.

Les Blancs s'étaient rapidement trouvé un champion en la personne d’Adrien d’Epinay, jeune avocat et politicien éloquent. Avant l'arrivée de Jeremie, d’Epinay avait déjà effectué un voyage à Londres, en 1830, pour y plaider la cause des colons. Malgré l’obtention de certaines garanties, dont la liberté d’expression, le député de la colonie n’avait pu enrayer la machine abolitionniste.

De 1830 à 1832, à Maurice, les Blancs, de plus en plus acculés, se préparaient à défendre becs et ongles leurs privilèges. A Port-Louis, des pamphlets circulaient, mettant en garde la population blanche contre un éventuel soulèvement des Noirs et déplorant l’attitude des autorités britanniques. Adrien D’Epinay et son frère Prosper lancèrent Le Cernéen, premier journal libre de l'île, dont l’agenda principal était le maintien de l’esclavagisme et de l'hégémonie blanche.

Comme le souligne lui-même John Jeremie dans son ouvrage “Recent events at Mauritius” (1833) les colons avaient même commencé à s’armer, dans l’optique d’une révolte contre l'autorité de Sa Majesté. D’un commun accord, ils avaient également décidé de ne plus payer de taxes. Le gouverneur général de l'île, Charles Colville, ne fit pas grand-chose pour calmer ou réprimer leurs ardeurs. La nomination d’un abolitionniste reconnu au poste de procureur général fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase...

C’est donc dans un climat proche du soulèvement général que John Jeremie arriva à Port-Louis, ce fameux 2 juin 1832. Sur les berges, une foule hostile et armée s'apprêtait à l’accueillir. Le gouverneur prit la décision de reporter le débarquement du procureur général au lendemain. Sous forte escorte militaire, encadré par un cordon de police, John Jeremie mis finalement pied à terre le 3 juin 1832, sous les huées et les menaces de la foule. Durant les semaines qui suivirent, Port-Louis et le reste du pays furent rythmés par d'étranges événements.

Sous la menace des antiabolitionnistes, tous les commerces furent fermés. Ceux qui souhaitaient continuer à opérer devaient faire face chaque jour aux menaces de la milice coloniale. Les planteurs étaient sommés de ne pas récolter leurs cannes, sous peine de voir leurs plantations brûlées (ce qui fut le cas à plusieurs reprises). Plus aucune activité économique n'était tolérée par les colons, regroupés au sein de milices armées. La guerre ouverte entre les miliciens et les soldats fut évitée de peu lorsque le gouverneur Colville détacha un régiment de 300 hommes basés à Mahébourg pour renforcer la garde à Port-Louis.

D'après Jeremie, les colons avaient prévu d’intercepter le détachement à hauteur de Curepipe, en s’embusquant dans les bois pour faire feu sur la colonne britannique. Heureusement, le sang ne coula pas ce jour-là, grâce à une patrouille de cipayes envoyés en éclaireurs. L’un des cipayes rapporta être tombé nez-à-nez avec 300 hommes armés sur la route de Curepipe...

Le chef des miliciens l’interrogea sur la position des soldats de Sa Majesté, et il eut la présence d’esprit de dire que la colonne était déjà passée. Cela rendit le milicien furieux. Dans un accès de rage, il jeta son épée au sol, en s'écriant “Sacré nom de Dieu!” Sans cet épisode heureux, la colonie aurait sans doute été mise à feu et à sang...

Abolition esclavage Ile Maurice

John Jeremie

John Jeremie dut également faire face à l'hostilité de nombreux membres de la magistrature à son égard. Nombre de juges (qui possédaient eux-mêmes des esclaves, alors que les nouveaux règlements l’interdisaient) étaient en effet favorables à la cause des colons, et montraient énormément de réticences à condamner les antiabolitionnistes. A plusieurs reprises, ils refusent de charger ces derniers pour traîtrise envers la couronne, au grand dam du procureur. Colville lui-même, rapporte Jeremie, s'évertua à atténuer les gestes de dissension des colons contre l'autorité britannique.

Il fut décidé que le nouveau procureur général serait nommé le 22 juin. Après une séance houleuse à la Government House, sous les esclandres de la foule venue en nombre huer l’abolitionniste, Jeremie fut conduit en secret vers la Cour Suprême. Mais ses détracteurs ne tardèrent pas à découvrir le subterfuge, et furent des milliers à s’y rendre. L’homme de loi fut précipitamment évacué sous escorte militaire. L’un des soldats reçu une grosse pierre à la tête, et Jérémie lui-même manqua d’être lynché par la foule. La prestation de serment eut finalement lieu malgré le tumulte.

Mais les déboires de l’abolitionniste n’allaient pas s'arrêter là. Cloîtré à la Government House durant la totalité de son séjour, sous forte garde militaire, il fut traité de “procureur fantôme” par les esclavagistes. On lui rapporta que sa vie serait en danger s’il ne quittait pas l'île à “une certaine date”. Ce qu’il ne fit pas. Le lendemain, une calèche vint le prendre pour l’emmener à un dîner auquel il avait été invité. Mais les colons avait eu vent de ce déplacement, et se sont une nouvelle fois rendus en nombre aux abords de la Government House.

D'après les propos de John Jeremie, ils étaient des milliers face à lui, une foule qui s'étalait “jusqu'à l’horizon”. Dès que la calèche passa l’enceinte, ils se mirent à lancer des pierres. Le procureur ne fut pas touché, mais le cocher fut sévèrement blessé. Loin de se laisser impressionner, Jeremie dégaina deux mousquets, ce qui causa un mouvement de recul chez ses adversaires. Mais à peine étaient-ils arrivés au bout de la rue qu’ils recommencèrent, et l’avocat anglais déchargea ses mousquets sans faire de victime. Les colons détalèrent sans demander leur reste.

La situation étant proche de l’implosion, le gouverneur Colville et d’autres lui demandèrent à plusieurs reprises de s’en aller. John Jeremie, dans l'incapacité de faire son devoir face à tant d'adversité, finit par accepter. Le 28 juillet, il embarqua à bord de la corvette Emma, et mit le cap vers l’Angleterre. Le capitaine avait été prévenu que les colons comptaient couler le navire pour se débarrasser de leur ennemi. A hauteur de Bourbon, ils furent effectivement pris en chasse par un vaisseau. La course-poursuite dura quelques temps, mais les britanniques parvinrent à semer leurs poursuivants.

On ne peut que saluer le courage de cet homme qui, seul contre tous, réussit à tenir tête à toute une armée d’esclavagistes. A son retour en Angleterre, il rapporta ses déboires au gouvernement. Colville démissionna, les juges amis des colons furent mis au pas, il y eut des déportations et des arrestations, la milice fut désarmée, Adrien d’Epinay fut déchu à jamais de ses fonctions de porte-parole de la colonie et déclaré inapte à servir la Couronne.

Après le départ de Jeremie, Maurice fut scindée entre deux camps adversaires: ceux qui souhaitaient continuer la lutte, s'émanciper de l’Angleterre et déclarer l'Indépendance, et ceux qui ne voulaient à aucun prix se mettre à dos la toute-puissance de l'armée britannique. Il y eut une vendetta contre des habitants de la colonie soupçonnés d’avoir donné des informations sur les mouvements des troupes des miliciens, les “mouchards”, selon un terme publie dans le Cernéen.

John Jeremie revint. L'année suivante, il embarqua à bord d’un navire bourré de soldats. Un nouveau gouverneur, Sir William Nicolay, fut nommé. Un détachement fut envoyé de Bombay pour mater les colons. Autant de mesures qui affolèrent ces derniers... Alors que William Nicolay s’attendait à faire face à une forte résistance armée à son arrivée, il débarqua à Port-Louis dans la plus grande tranquillité en janvier 1833.

Le nouveau gouverneur ne tarda pas à mettre de l’ordre dans le capharnaüm qu'était devenue la colonie. Jeremie arriva fin avril, et cette fois-ci aucune résistance armée ne l’attendait au port. Malgré la récalcitrance des colons, l’abolition de l’esclavage fut officiellement proclamée deux ans plus tard, en 1835. Ils obtinrent tout de même de fortes compensations, et nombre d’entre eux s'étaient déjà tournés vers une autre contrée pour s’approvisionner en main-d’œuvre bon marché: l’Inde. Ainsi débuta la période de l’engagisme.

De par sa détermination, son sens du devoir et de l’honneur, ainsi que ses fortes convictions, John Jeremie, seul face à des milliers, avait finalement triomphé.

Photo en tête d'article: John Jeremie (au centre), champion des abolitionnistes, lors de la Convention de la Société Anti-Esclavagiste de 1840 à Londres.

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