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Esclavage: les chasseurs de marrons

Durant l'époque coloniale dans les îles des Mascareignes, les esclaves en fuite étaient pourchassés sans pitié par des personnages terribles: les chasseurs de marrons. Voici leur histoire.

L'époque de l’esclavage est source de légendes dans les îles des Mascareignes. Par voie orale, les descendants des peuples asservis au joug des colons européens, se sont transmis les exploits de leurs ancêtres et des grands chefs “marrons”, ces esclaves en fuite dans les hautes montagnes et les forêts profondes de nos îles: Mafate, Ratsitatane, Cimendef, Takamaka, Sans-Souci, Madame François…

Chasseur de marrons posant à côté de sa “proie”. Gravure de John Gabriel Stedman, 1799.

Chasseur de marrons posant à côté de sa “proie”. Gravure de John Gabriel Stedman, 1799.

Des histoires héroïques d’hommes et de femmes fiers et avides de liberté, qui ont souvent préféré la mort à la capture, ou dont la vie s’est malheureusement achevée dans un bain de sang. Car ces fugitifs étaient la proie de chasseurs d’hommes sans pitié, les chasseurs de marrons.

Depuis le début de la colonisation française à Bourbon (La Réunion) et à l’Isle de France (Maurice), certains esclaves profitaient de moindres moments d’inattention des maîtres pour prendre la poudre d’escampette à travers bois. On les appelait “marrons”, terme venu de l’espagnol “cimarrón”, qui désignait au départ des animaux domestiques revenus à la nature. Le phénomène des esclaves en fuite inquiétait grandement les autorités coloniales, lesquelles craignaient de voir se propager parmi la population servile cet attrait pour la liberté. Il leur fallait agir et punir les fugitifs pour en faire des exemples.

C’est ainsi que sont nés les chasseurs de marrons. Ces hommes, habiles traqueurs de gibier au départ, se sont spécialisés dans la poursuite, la capture et l'élimination de marrons. A l’Isle de France, dès 1725, la chasse aux marrons est ainsi réglementée. Pour chaque esclave abattu ou capturé vif, les autorités offraient trente livres de récompense au chasseur.

Voilà de l’argent facilement gagné qui intéressa au plus haut point quelques hommes aventureux et sans scrupules. Il faut savoir que ce combat était dès le départ inégal: les esclaves en fuite n’avaient souvent pour tout moyen de défense, que des bâtons taillés, des pierres et autres armes primitives, tandis que les chasseurs emportaient dans leurs expéditions tout un arsenal (fusils, cartouchières, coutelas, mousquets, chiens de chasse…).

Dès qu’un esclave en fuite était dénoncé, les chasseurs parcouraient sans relâche bois et forêts aux alentours des plantations. Le pauvre n’avait, le plus souvent, guère le temps d’aller bien loin. Mieux valait alors choisir la mort plutôt que de tomber entre les mains des chasseurs. Les punitions pour les esclaves en fuite étaient en effet la plupart du temps d’une affreuse cruauté: poignets sectionnés, pluies de coups de fouet, et pour les plus récalcitrants, la mort par pendaison ou sur le bûcher.

Illustration tirée du livre “Les marrons” de Louis Timagène Houat

Illustration tirée du livre “Les marrons” de Louis Timagène Houat

Le plus célèbre chasseur d’esclaves de l'océan Indien est certainement François Mussard, qui opéra dans les montagnes de La Réunion au milieu du 18e siècle. Connu et redouté par les marrons, ce chasseur était célèbre de son vivant pour son efficacité et pour ses connaissances des cirques et forêts de l'île. Il consignait soigneusement dans des carnets, des notes sur les emplacements où étaient réalisées les captures, ainsi que sur le nombre, le sexe et l'âge des marrons abattus ou repris. Mussard poussait le vice jusqu'à dessiner les plans des camps de marrons, et se servait de toutes ces notes pour ses chasses futures.

On lui doit, entre autres, la mort de Cimendef, célèbre marron d’origine malgache qui régna sur un petit royaume de fuyards dans le cirque de Mafate. Durant des années, le “roi” Cimendef vécut heureux en compagnie de sa femme, Marianne “la Redoutable”, au pied de la montagne qui porte désormais son nom. Le couple fut abattu par Mussard vers 1752.

A Maurice, Adrien d’Epinay, chef des antiabolitionnistes mauriciens au 19e siècle, participa également à quelques chasses d’esclaves en fuite. Contrairement à Mussard et à d’autres chasseurs avides de récompenses, D’Epinay ne chassait pas les marrons pour l’argent. Avocat de profession et proche des riches propriétaires terriens de l'île, il le faisait surtout par peur de représailles des marrons sur la population blanche.

L’avocat de l’esclavage participa ainsi à la chasse à l’homme qui aboutit à la capture du célèbre prince malgache Ratsitatane, en 1822. Dès la nouvelle de l'évasion du Malgache, D’Epinay réunit rapidement une milice armée et se lança à sa poursuite, devançant ainsi les autorités britanniques.

Un autre chasseur d’esclave, un certain Orieux, joua un rôle obscur dans la capture de Ratsitatane. Il semblerait en effet que ce soit un certain Laizafy, un esclave malgache, qui aurait poussé le prince à l'évasion. Or, ledit Laizafy était possiblement sous les ordres du chasseur de marrons…

Quoiqu’il en soit, les chasseurs de marrons ne sont jamais parvenus à capturer ou à tuer tous les fuyards. Lorsque l’abolition fut proclamée à Maurice et à La Réunion, il en restait encore des dizaines dans les forêts et les montagnes. Petit à petit, ces derniers sortirent de leurs sanctuaires et se mélangèrent à la population libre.

Photo en tête d'article: “Trois nègres marrons”, illustration de Théodore Bray, vers 1850.

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