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Une hache de bourreau anglaise exposée dans la Tour de Londres. Elle est sans doute similaire à celle qui servit à décapiter Ratsitatane.

Le mystère Ratsitatane

Ratsitatane est l’un des plus grands symboles de la résistance contre l’oppression dans l'océan Indien. Ce prince malgache, chef de guerre du roi Radama 1er, mourut décapité à Port-Louis en 1822. Les circonstances ayant mené à ce drame restent cependant floues, et une enquête a été lancée cette année pour faire toute la lumière sur cette affaire.

Suivez-moi au sommet de la montagne et vous serez libres.” Ce sont les paroles qu’aurait prononcé Ratsitatane à ses co-détenus en s'évadant du bagne de Port-Louis, le 17 février 1822. Repris quelques jours plus tard, la trentaine d’esclaves en fuite, pour la plupart originaires de Madagascar, seront sévèrement punis.

La nouvelle avait en effet causé une immense terreur parmi la population blanche de l'île Maurice, à cette époque sous domination britannique. Tous avaient en tête la révolte de Saint-Domingue de 1791, lors de laquelle les esclaves révoltés massacrèrent leurs maîtres. Qui plus est, le chef de la bande, Ratsitatane, n'était pas n’importe qui.

Avant sa déportation à Maurice, ce prince de sang malgache était l’un des plus importants personnages de la Grande Ile. Parent de Radama 1er, le roi de Madagascar, il fut également son chef de guerre et était très respecté de la population. Depuis son accession au trône en 1810, le roi avait lancé une vaste campagne militaire visant à unifier le royaume sous sa férule, conformément à la volonté de son père.

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Radama 1er par Victor Adam

Durant les nombreuses batailles qui s’en suivirent, Ratsitatane se fit un nom en tant que meneur d’homme et stratège militaire valeureux. Il sera d’ailleurs nommé “Tsy many manota” (“il n’est pas dans le péché”), l’une des plus grandes distinctions malgaches. Toutefois, ses relations avec le roi commencèrent à s’envenimer lorsque celui-ci fit alliance avec la Grande-Bretagne. Ratsitatane était en effet de ce courant malgache fermement opposé à toute relation avec les puissances européennes.

Or, le traité de Paris de 1814, qui établit que l’ile Maurice serait britannique et l'île de La Reunion française, ne faisait pas mention de la Grande Ile, dont les richesses restaient encore accessibles à qui saurait s’en emparer. Dans cette optique, les Français s'étaient alliés aux Malatos, un peuple de la côte est qui vivait principalement du commerce d’esclaves.

De son côté, Robert Farquhar, gouverneur britannique de l’ile Maurice, décida de faire alliance avec le royaume d’Emyrne dirigé par le jeune Radama 1er. Ce dernier accueille avec joie l’aide des Anglais, d’autant plus que son armée a subi d'énormes pertes entre 1817 et 1820, lors d’une campagne militaire pour la conquête du royaume Sakalave. Une dispute aurait éclaté à cette époque entre le roi et son chef militaire, qui estimait que la débâcle était de la faute des alliés Anglais de Radama.

Farquhar avait dépêché auprès de Radama un émissaire, James Hastie, dont la mission principale est de moderniser l'armée du roi et de l'épauler dans sa conquête de Madagascar. C’est vers ce dernier que Ratsitatane dirige toute sa haine des Anglais. Le fougueux chef militaire décide d’assassiner l'émissaire britannique en 1821, mais celui-ci est prévenu de ses intentions. Informé, Radama 1er réunit sa cour.

Durant un épisode théâtral, il aurait demandé à ses sujets de se dévêtir de leur simbou, la toge traditionnelle malgache. Tous s'exécutent, sauf Ratsitatane. Armé de sa sagaie, le guerrier s’avance vers le roi et prophétise: “Vous me voyez, mon Roi, armé de mon fer de sagaie, non pas pour le tourner contre vous mais contre cet Anglais qui, ainsi que tous ceux de sa nation, n’a cherché qu'à faire votre malheur et celui de votre peuple. Je suis découvert, mais d’autres que moi réussiront à purger le pays de ces gens qui ne cherchent qu'à en faire le malheur”.

Arrêté et détenu à Tamatave, Ratsitatane est finalement envoyé en exil à l'île Maurice. Il embarque pour une corvette à destination de la colonie anglaise en compagnie de Hastie, mais aussi de Rafaralahy Adriantiana, le beau-frère du roi. Celui-ci est en mission diplomatique officielle, bien que les raisons précises de son voyage soient très vagues...

Une fois arrivé à destination, l’ancien chef militaire est conduit au bagne de Port-Louis par Hastie en personne. L’Anglais commande au chef de la prison de ne pas enfermer Ratsitatane, de lui procurer une chambre et de le laisser libre de ses mouvements. De nombreux esclaves Malgaches lui rendent visite durant sa détention. Parmi eux, un certain Laizafy va jouer un rôle obscur et sceller de manière définitive le sort du noble guerrier malgache.

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Portrait de Ratsitatane illustrant la piece de theatre d’Azize Isgarally

Il convainc Ratsitatane de s'évader en compagnie de quelques prisonniers. Le but de Ratsitatane aurait été de fomenter une révolte dans l'île et de tuer Farquhar, bien qu’il soit plus probable que son intention première ait été de trouver une embarcation pour rejoindre son île natale. Ce sera d’ailleurs sa ligne de défense durant son procès. Les insurgés se réfugient dans la chaîne de montagne qui entoure Port-Louis. Suivant les conseils de Laizafy, ils restent sur place.

La fuite du prince magalche cause un vif émoi parmi la population blanche de l'île. Les blancs sont en effet terrorisés par une éventuelle révolte générale des noirs, beaucoup plus nombreux qu’eux. Une émeute éclate devant le domicile de Rafaralahy Adriantiana, que certains blancs croient responsables de l’insurrection. Le dignitaire malgache se réfugie au château du Réduit sous la protection du gouverneur.

Dès la nouvelle de l'évasion de Ratsitatane, le notable blanc Adrien d’Epinay, futur porte-parole des antiabolitionnistes, réunit une milice et se lance à sa poursuite. Il est bientôt rejoint par un détachement de soldats anglais. De son côté, Laizafy a placé certains de ses hommes non loin du refuge de Ratsitatane, et leur ordonne de tirer des coups de feu pour diriger les poursuivants sur la piste du Malgache.

Les fuyards sont appréhendés quelques jours après leur évasion. Un procès est rapidement ouvert, lors duquel les 26 inculpés sont défendus par des avocats blancs commis d’office. La cour condamne six accusés à la peine capitale, dont Laizafy et Ratsitatane. Il fut en effet établi, durant la procédure, que c’est bien ledit Laizafy qui fut à l’origine de l'évasion. Toutefois, le commissaire de justice laisse le soin au gouverneur de décider du sort définitif des condamnés. Farquhar avalise le supplice de trois hommes, et gracie Laizafy ainsi que deux autres fuyards.

Quoiqu’il en soit, Ratsitatane fut décapité en compagnie de deux de ses compagnons à Plaine-Verte, un quartier de Port-Louis, le 15 avril 1822, sous les yeux de leurs autres compagnons qui sont quant à eux condamnés aux fers. Selon les rapports des témoins, le bourreau s’y prit à trois reprises pour détacher la tête du prince de son corps. Les têtes des suppliciés sont ensuite exposées sur des pals au pied de la montagne où ils furent pris.

Certaines informations étranges et l’absence d’autres éléments jettent un voile opaque sur toute cette histoire. Le rôle de Laizafy reste de nos jours très obscur. Laizafy était en effet sous les ordres d’un certain Orieux, chasseur de marrons très connu dans l'île, et aurait rencontré à plusieurs reprises Rafaralahy Adriantiana avant l'évasion. Pour certains observateurs, Ratsitatane fut en réalité la victime d’une vaste machination. Des Anglais, de Radama ou des deux? Mystère. Le gouvernement mauricien a ordonné l’ouverture d’une enquête début 2016 pour faire toute la lumière sur cette affaire.

Depuis l'indépendance de l'île Maurice, en 1968, Ratsitatane est considéré comme un héros national, un esprit rebelle qui s’est soulevé contre l’oppression. Il a laissé un vaste héritage dans la littérature, les arts et la musique locale. Issa Asgarally, historien mauricien, lui a consacré une magnifique thèse, tandis que son frère Azize Asgarally a écrit une pièce de théâtre en créole sur cet épisode tragique de l’histoire de l'île Maurice. Le groupe du célèbre chanteur mauricien Kaya, qui par un sombre tour du destin devint également un martyr, a été baptisé Racine Tatane en hommage au Malgache. Patrice Canabady lui a également consacré un film documentaire d’une trentaine de minutes en 2014, L’Ombre de Ratsitatane.

Ratsitatane fut de nouveau au centre d’une polémique au début des années 2000. Selon certaines rumeurs, sa tête embaumée aurait été retrouvée au Musée d’Histoire Naturelle de Port-Louis. D'après le muséologue Emmanuel Richon, deux autres têtes, peut-être celles de ses compagnons, étaient également en possession du musée quelques années auparavant.

A Madagascar, la prophétie de Ratsitatane s’est réalisée lorsqu’en 1826, Radama 1er meurt subitement. Sa veuve, la reine Ranavolana 1ère, rejette le traité signé par son défunt époux avec les Anglais, et travaillera tout le long de son règne à asseoir la souveraineté des Malgaches sur leur pays et à combattre les ambitions anglaises et françaises.

Photo du haut: Une hache de bourreau anglaise exposée dans la Tour de Londres. Elle est sans doute similaire à celle qui servit à décapiter Ratsitatane. 

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