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"tchip"

Linguistique créole: l’histoire du “tchip”

Les Mauriciens, et bien d’autres insulaires, ont pour habitude d’indiquer leur dédain, leur dépit ou leur mépris par un bruit de bouche caractéristique, le “tchip”. Vous savez, ce drôle de bruit de succion que l’on fait avec les lèvres et la langue…

A y regarder de près, le “tchip” est omniprésent dans la vie des Mauriciens. Un enfant a fait une bêtise? “Tchip!” On a cassé un verre? “Tchip!” On est agacé par le tapage du réveil de bon matin? “Tchip!” Quelqu’un nous énerve à un point pas possible? “Tchiiiiiiiipppp!” Tout comme “ayo”, le fameux mot caméléon, le “tchip” peut signifier plusieurs choses lorsqu’il est utilisé par les Mauriciens, selon le contexte.

Il y a le “tchip” condescendant, du genre “regarde-moi comment elle s’est habillée, celle-là”. Nous avons aussi le “tchip” de colère, très sec et sonore, qui veut dire “laisse-moi tranquille, tu es en train de dépasser les bornes!” Sans oublier le “tchip” de dépit de soi, du type “quelle cruche je suis!” Ou encore le “tchip” quémandeur, qui signifie “fer enn lizaz..” (rends-moi un service), le “tchip” d’oubli, etc... Cependant, contrairement au “ayo” national, le “tchip” n’est, à notre connaissance, jamais utilisé pour marquer une émotion positive à Maurice.

Emettre un tchip est tout un art. La plupart du temps, ceux qui ont été élevés dans la “culture du tchip” n’y pensent même pas, ça sort tout seul. Cette onomatopée très particulière permet de transmettre une émotion, un sentiment, de manière instantanée. Les spécialistes en linguistique l’appellent “clic bilabial” ou “ingression vélaire”. De bien grands mots pour un si petit bruit…

De nos jours, on “tchippe” un peu partout autour de la planète. Dans les îles de l'océan Indien, aux Caraïbes, aux Antilles, aux Etats-Unis, et même en Europe. Normal, puisque la terre d’origine de tous les “tchip” du monde est l’Afrique. Plus précisément, l’Afrique de l’Ouest, selon nos éminents linguistes…

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Du berceau de l'humanité, le “tchip” a donc été “exporté” dans différentes contrées par l'intermédiaire de la traite des noirs. Dans certains pays, comme à Maurice ou d’autres anciennes colonies, il a ensuite été adopté par la totalité de la population.

Il est intéressant de noter que le “tchip” n’est pas forcément émis de la même façon selon les pays, et qu’il ne veut pas toujours dire la même chose. Par exemple, en Afrique, le “tchip” peut aussi être positif, alors que ce n’est pas le cas à Maurice. De plus, les Mauriciens “tchippent” du milieu de leur palais, alors qu’en Afrique ou aux Etats-Unis, on “tchippe” du bout de la langue, qui doit être collée aux dents. D’ailleurs, les afro-américains disent “to suck one’s teeth” (se sucer les dents”) pour parler du “tchip”.

Dans certains pays Africains, la pratique du “tchip” est accompagnée de tout un code d'éthique. Si l’on peut “tchipper” un alter-ego ou une personne plus jeune que soi, on n’oserait jamais le faire en présence d’un aîné, car cela peut être considéré comme une grave insulte. Sur notre île, on a un peu perdu ces règles, bien que l’on n’oserait jamais “tchipper” son patron, ou qu’un “tchip” d’enfant puisse hautement énerver ses parents.
Pour la petite histoire, certaines écoles françaises ont interdit à partir de 2015 l’utilisation du “tchip” par les élèves, suite à une recommandation du gouvernement. Christiane Taubira, alors ministre de l’Education, déclara à l'époque que le tchip est un “concentré de dédain”. Certains médias n’ont pas manqué de souligner que cette interdiction portait préjudice aux élèves d’origine africaine, en leur enlevant une partie de leur héritage culturel…

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