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Petite histoire de larak

 

En créole mauricien, “larak” signifie alcool. L’origine de ce terme insolite remonte à plusieurs centaines d'années, durant la colonisation des Mascareignes.

Aret bour larak” (‘arrête de boire de l’alcool’), dit-on parfois à Maurice à l’intention des soulards qui hantent, la nuit, les varangues des boutiques chinoises et des tavernes. “Larak”, en créole mauricien, désigne n’importe quel alcool qu’utilisent les alcooliques locaux pour se saouler: du rhum, de la bière et du vin de mauvaise qualité, principalement.

larak1Pourtant, au départ, le terme est très spécifique. Le mot créole “larak” trouve en effet ses origines dans la péninsule arabique, où l’arak est une boisson alcoolisée réalisée à partir de moût de raisin distillé. Il s’agit d’une eau-de-vie contenant entre 40 et 50 degrés d’alcool. Très populaire en Syrie, en Jordanie ou au Liban actuel, la boisson fut introduite aux environs du premier millénaire dans les nations avoisinantes, en Inde notamment, à travers les voyages des navigateurs arabes.

Les Européens qui naviguaient dans le bassin indianocéanique vers le 16e siècle ont découvert l’arak en commerçant avec les Arabes. Rapidement, cette boisson forte devint populaire parmi les marins, au même titre que le rhum. Beaucoup de marins de cette époque se saoulaient durant les longues traversées, espérant éviter ainsi la dysenterie. Cependant, l’arak était considéré comme un alcool de seconde zone par les officiers et la haute société coloniale, qui lui préféraient le whiskey, le vin ou les liqueurs.

Par extrapolation, les marins hollandais, portugais, britanniques ou français qui naviguaient dans l'océan Indien baptisèrent bientôt “l’arak” tout alcool blanc fort. Le mot dériva un peu plus par la suite pour désigner plus particulièrement l’alcool distillé par les colons eux-mêmes avec les moyens du bord dans les jeunes colonies. Ainsi, à Maurice, les premières bouteilles de larak produites sur le territoire par les Hollandais furent réalisées à partir de cœurs de lataniers bleus fermentés.

Comme le processus de distillation des premiers colons était des plus rudimentaires, l’arak qui était produit était de couleur opaque et sentait très fort, ce qui conforta les sociétés coloniales dans leur répugnance pour cette boisson, réservée aux marins et aux plus démunis… C’est de cette manière que l’arak devint l’alcool de prédilection des populations serviles dans les îles des Mascareignes.

Suite à la quasi éradication du latanier bleu par les Hollandais et à la prise de l’île par la France en 1712, la production d’alcool à Maurice bascula lentement vers le rhum de canne à sucre. Bien que l’alcool de palme fût toujours produit tout au long de l'ère coloniale, le mot “larak” en vint peu à peu à être utilisé en référence à d’autres boissons réservées aux plus modestes. Si, aujourd’hui, le rhum a gagné ses lettres de noblesse à Maurice et ailleurs, il fut longtemps relégué au titre de “boisson du petit peuple”.

On peut imaginer que larak est un des premiers mots en langue étrangère appris par les premiers esclaves, donc un des plus vieux mots créoles… Il est d’ailleurs aujourd’hui encore très utilisé à Maurice. De nos jours, on “bez larak” sous les boutiques, dans les restaurants, dans les hôtels, dans les tavernes, pendant les repas familiaux, sur la plage, sous la varangue…

Pensez-y lorsque vous allez “bour larak” durant le réveillon (avec modération)!

 

Photo en tête d'article: gravure de 1601 représentant les premiers colons hollandais à Maurice. En haut à gauche, un latanier bleu, dont les colons se servirent pour produire l’arak

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