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Les Naufragés de Dieu et la République protestante de Rodrigues

Pendant deux ans, au crépuscule du 17e siècle, l'île Rodrigues fut de facto une République protestante. Voici l’histoire invraisemblable des dix hommes, dont François Leguat, qui en furent les citoyens et établirent ainsi la toute première colonie de l'île Rodrigues.

La Révocation de l'édit de Nantes au Royaume de France par Louis XIV, en 1685, amorça une période sombre pour les protestants français. Face à la haine des catholiques, beaucoup de huguenots choisissent l’exil dans des terres plus accueillantes telles que l’Angleterre ou les Pays-Bas. L’officier de marine Henri Du Quesne, réfugié en Hollande, a cependant une autre idée: établir sur l’une des îles des Mascareignes une République Protestante, qu’il propose de baptiser Eden.

Du Quesne a tout d’abord en tête l'île de Bourbon (La Réunion), mais il apprend vite que Louis XIV y a déjà envoyé des hommes et quelques vaisseaux. Toutefois, dix huguenots français se portent volontaires et partent en reconnaissance à bord de l’Hirondelle, une frégate rapide. L'aîné des volontaires est François Leguat, un gentilhomme originaire de Bresse. Ils ont deux objectifs: prendre possession de l'île Bourbon si possible, ou si tel n’est pas le cas établir une colonie à Rodrigues.

Le voyage commence en 1690, et va durer plusieurs mois durant lesquels le navire essuie de nombreuses tempêtes, tandis que les occupants doivent combattre le scorbut, qui emporte l’un des compagnons protestants. Enfin en vue de l'île Bourbon, le capitaine suivant les ordres d’Henri du Quesne choisit de ne pas y accoster, et met le cap vers Rodrigues. Le 1er mai 1691, l’Hirondelle débarque à Port-Mathurin les dix huguenots avec quelques outils et provisions. Les “Naufrages de Dieu”, comme les surnomme Leguat, commencent alors à explorer cette île totalement déserte.

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Détail du campement des naufragés.

Ils y découvrent une faune et une flore incroyable, qui ravit Francois Leguat, naturaliste à ses heures perdues. Rodrigues est alors peuplée de milliers de tortues terrestres géantes (on estime la population à l'arrivée des colons à environ 300 000). Cette tortue endémique, Cylindraspis Vosmaeri, disparaîtra un siècle plus tard, victime des hommes qui les chassaient pour leur viande et leur huile, ainsi que des rats et des porcs introduits dans l'île. 

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Le solitaire de Rodrigues, par François Leguat.

Les naufrages découvrent également un étrange oiseau géant, parent du célèbre dodo: le solitaire de Rodrigues. La majeure partie de l'île est composée de plaines semi-arides, où poussent principalement des bosquets de lataniers parasol, une espèce indigène dont les graines étaient mangées par les tortues et les solitaires. Les lagons d’eau peu profonde accueillent aussi des centaines de lamantins, tandis que de nombreux oiseaux endémiques qui nichent dans les arbres, les falaises ou à même le sol.

Après une rapide exploration, les colons décident d’installer leur campement non loin de leur lieu de débarquement. Ils choisissent l’estuaire d’une charmante petite rivière et y construisent leurs cabanes sur les deux rives, qu’ils couvrent de feuilles de lataniers. Ils plantent des salades et d’autres légumes, mais le climat peu propice à la culture nuit aux récoltes. Leur principale source de nourriture provient de la chasse. Ils consomment des tortues, des oiseaux ainsi que des œufs. François Leguat raconte qu’un des compagnons fumait la pipe; après avoir épuisé toute sa cargaison, il se mit à fumer les feuilles de quelques plantes locales.

François Leguat trouvait la vie fort agréable sur cette île, mais ses compagnons se plaignaient souvent de l’absence de femmes. Il était prévu que l’Hirondelle revienne sur l'île après un certain temps. Ne voyant toujours aucun navire à l’horizon après la date prévue, les dix huguenots se mettent à construire un radeau de fortune avec lequel ils espèrent rejoindre l'île Maurice, située à quelque 600 km. Mais leur tentative échoue lamentablement contre le récif, et le rafiot coule.

Les naufragés devront attendre encore une année pour que les vents soient favorables avant de tenter l'expérience à nouveau. Entre-temps, l’un des hommes, Isaac Boyer, décède, possiblement empoisonné par un contact avec le récif corallien lors du naufrage. François Leguat lui dédie une belle épitaphe dans son ouvrage “Voyages et Aventures de Francois Leguat & de ses compagnons en deux îles désertes des Mascareignes” (1708). La seconde tentative s'avère plus réussie que la première, et les compagnons embarquent pour une périlleuse traversée dans leur coquille de noix le 23 mai 1693. 

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Illustration de François Leguat.

Après une rude navigation, ils accostent enfin au bout d’une semaine à Maurice, alors toujours occupée par les Hollandais. Ils sont accueillis chaleureusement par le gouverneur de l'île, Rodolfo Diodati, mais leurs relations avec les colons se gâtent pour des broutilles, et sans doute aussi parce que les Pays-Bas sont à l'époque en guerre contre la France. Cinq des survivants sont arrêtés et envoyés sur une petite île déserte au large de la côte. L’un d’entre eux meurt en tentant de s'échapper, et deux autres de leurs affreuses conditions de détention.

Enfin, en septembre 1696, les trois survivants sont envoyés à Jakarta (Batavia) pour y être jugés par le Conseil Hollandais. Innocentés, ils sont renvoyés en Europe où ils débarquent finalement en juin 1698, “huit ans moins douze jours” après le début de leur incroyable périple. François Leguat s’installe à Londres, ou il rédige le récit de ses aventures et les publie en 1708, agrémenté de cartes, de descriptions de la faune et de la flore des îles visitées, et aussi de dessins. Son ouvrage causa une grosse polémique à l'époque, car beaucoup de ses contemporains pensaient qu’il avait inventé de toutes pièces cette histoire invraisemblable. François Leguat mourut à Londres en 1735, dans un relatif anonymat.

Il faudra attendre pas moins de trois siècles pour que tous les doutes sur la véracité de ce récit soient dissipés, grâce aux travaux de l’historien Alfred North-Coombes. Aujourd’hui, une place et une rue de Port-Mathurin portent son nom, ainsi qu’une réserve naturelle dont l’objectif est de donner un aperçu de l'île avant sa colonisation.

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